Bordeaux dans la vague

Jusqu’au 5 janvier 2020, La déferlante surf immerge le Musée d’Aquitaine et la ville de Bordeaux dans un océan d’objets, de planches, de photos, de tableaux, révélant puissamment le surf dans sa dimension sociétale, historique, créative, poétique… Inédit et unique. Un message de couleurs qui vivifie la teneur de notre époque grâce à une scénographie pleine d’exotisme. A ne pas manquer, ça vaut le détour. Petite présentation pour vous attirer.

Une entrée en matière qui vous met dans tube avec la vague de Skeleton en Namibie dans l’œil

De grandes expositions sur le surf, il n’y en a pas eu tant que cela. Citons cependant en France Sur la vague à la Corderie Royale à Rochefort en 2005, La dernière vague à La belle de mai, à Marseille, en 2013. Egalement 50 ans, puis 60 ans de surf à Biarritz en 2007 et 2017. Aussi lorsque huit cent mètres carrés d’exposition temporaire sont consacrés au surf dans le musée le plus emblématique de Bordeaux, lui-même attaché à l’histoire et aux sciences humaines, non seulement le surf se voit honoré d’un grand espace mais également primé de sa valeur historique et de son impact sociétal.

Au départ de La déferlante surf, la prise de contact du collectionneur Gérard Decoster avec le Musée d’Aquitaine, il y a quelques années. A deux reprises Decoster a présenté sa collection très hétérogène d’objets surf à Biarritz. S’il y voit un matériau notoire pour une exposition à Bordeaux, Paul Matharan, conservateur du musée et commissaire d’expo, réfléchit à l’intégrer dans une scénographie plus large et plus complète. Avec près de deux mille objets surf sous ses bras, Decoster a de quoi montrer le surf par lui-même comme au-delà de lui-même avec ses retombées extérieures. Pour Paul Matharan il s’agit de piocher dans ce trésor pour mieux suivre une trame sociétale que, fin limier de ce qui fait une culture et son incidence, il a toujours à cœur de constituer dans ses expositions. Pour exemple des expositions sur le rugby et le football au Musée d’Aquitaine qui firent dates à Bordeaux. Dans son travail, le conservateur sexagénaire s’imbibe jusqu’à plus soif du thème à exposer afin d’y apposer un regard à même de transporter à son tour le visiteur, grâce à un voyage scénographique chaque fois inédit et singulier. 

Alors que pendant les six derniers mois de l’année 2018, une très belle exposition sur le voyage de Jack London dans le Pacifique (voyage qui lui fit découvrir le surf à Hawaii, voir SJ 126) occupe les lieux au Musée d’Aquitaine, décision est prise d’y enchaîner le surf pour 2019. A l’appui de cela, le choix du thème Liberté ! comme élément créateur et unificateur de l’offre culturelle de Bordeaux pour la saison 2019. Que le surf rime historiquement avec liberté, Claire Andries, Directrice générale des affaires culturelles, et Lucas Lopes, Directeur de mission et coordinateur de la saison culturelle, lui-même surfeur, en sont vite convaincus. Donc feu vert accordé à Paul Matharan pour faire déferler le surf au Musée d’Aquitaine. 

Outre la collection de Decoster et les pièces anthropologiques océaniennes appartenant au musée, Paul Matharan s’adjoint les services et les objets d’autres férus de mémoire, regroupés autour de l’association Surf Vintage. De collectionneurs de planches à collectionneurs de photos, Matharan étaye peu à peu son contenu, accumulant pour l’exposition plus d’une quarantaine de planches et d’une croustillante iconographie historique constituée notamment de photographies de John Severson, Leroy Grannis, Ron Stoner, Jeff Divine… En partenariat avec le Bishop Museum à Hawaii et le Surfing Heritage and Culture Center à San Clemente, Californie, l’exposition bénéficie d’appuis de référence et d’apports iconographiques emblématiques. Duke Kahanamoku, Tom Blake ont leur vitrine sur la longue table, construite comme un parchemin en bois finissant en forme de vague, traitant de l’histoire. Grâce aussi à Pierre-Bernard Gascogne, co-fondateur de Surf Session dont la collection de planches et de photos résume à souhait le surf du vingtième siècle, le visiteur averti s’émerveille d’une planche creuse de Tom Blake des années 1930, comme d’une photo majeure de Divine de la fin des 60’s, avec David Nuuhiwa et consœurs, les cheveux jusqu’au cou, assis devant des shortboards single fin décorés psychédéliques et avec un narguilé derrière eux. Toute une révolution 60’s en une image, dûment encadrée et placée, pour appeler le regard et rappeler l’histoire.

Avant de rentrer dans l’histoire du surf, l’exposition déporte dans les paradis mythiques, celui ici américain/californien avec l’évocation colorée du premier surf boom des 60’s et sa surf musique et ses beach movies. Au centre, l’œuvre de l’artiste contemporain français, Gilles Barbier (voir SJ 123)  Pawn (Tities and beer), résine, vêtements, accessoires peinture à l’huile, 2011, Galerie Vallois, Paris. Personnage ici central, car à partir duquel s’est construit l’imaginaire de cette exposition foisonnante.

Le surf est très riche d’histoires, de personnages avec des époques et des individus qui vaudraient en eux-mêmes une exposition. Aussi Paul Matharan, homme du Gers plus habité par une culture du terroir que par une culture océane, s’est mis dans la peau du découvreur observateur, émerveillé et malin, pour construire sa scénographie. Dès lors c’est bien à un parcours dans la culture surf auquel il invite le visiteur, avec comme fil conducteur cette vague du surf qui déferle en convoquant tous ces objets, toutes ces images, tous ces petits films, toutes ces œuvres d’art… autant d’évocations, d’apparence hétéroclite, mais donnant à comprendre à point nommé sans trop en ajouter. A partir de là, les différents espaces de l’exposition ont leur propre atmosphère, leur propre caractéristique – mythique, historique, sociétal, régional, sportive, artistique, économique – sans qu’un champion, un artiste ou une entreprise soit plus mis en avant, chaque chose participant d’un fondu enchaîné enivrant, regorgeant de détails pour qui veut s’y arrêter. Seul un coin spécifique rend hommage à Jacky Rott, disparu quelques jours avant l’ouverture de l’exposition, premier des Tontons Surfeurs à s’être lancé dans l’aventure du surf en France.

Du longboard de Hobie Alter au thruster de Simon Anderson, la collection de planches présentées par l’association de surfeurs collectionneurs, Surf Vintage, vaut son pesant d’or.

Ouvrant sur un tube, avec dans l’œil l’interminable vague de Skeleton en Namibie, l’exposition conduit aussitôt après aux paradis mythiques: celui exotique des îles du Pacifique qui fit vibrer les navigateurs blancs d’antan et qui nous reste en image malgré le saccage que les colons en firent, et celui américain/californien dont la surf musique et les beach movies imprègnent encore tous les esprits. Puis après des étapes plus terre à terre et instructives, l’exposition se termine dans un feu d’artifices de couleurs, d’objets d’art et de consommation, le tout surplombé d’un tiki bar (voir photo) assurant le breuvage enchanteur du surf (mais sans barman pour vous servir).  De quoi sortir d’un pas allègre de cette déferlante, l’esprit ragaillardi par la note mineur d’une pratique sportive millénaire mais dont la symphonie culturelle ne manque pas de haute teneur. 

Déferlement de production et de création dans la dernière salle, avec ici au premier plan, Frenchsurfite, une réplique faite pour l’expo par Gérard Decoster de la célèbre Surfite de l’illustrateur-designer Ed Roth. A gauche, une installation spécifique de l’artiste Millagou avec ce totem, intitulé Miki, sculpture surfable, mousse et résine, 2018, Galerie Sultana.

En appendice final à la déferlante, le visiteur plonge aussi dans une salle noire où une série de grands portraits contrastés, en noir et blanc, de surfeurs avale le regard. Les photos de Stephen Vanfleteren, tirées de son livre Surf Tribe, donne à l’exposition son point d’exclamation, comme si les surfeurs avaient quelque chose d’une espèce à part, ce qu’il ne faudrait cependant pas croire. Le surf et les surfeurs sont là juste pour s’amuser avec la vague et leur culture, leur communauté, si prolifiques et spécifiques soient-elles, n’ont que peu de vanités à exposer: une vague qui déferle est trop éphémère et imprévisible pour être une vérité. Peut-être est-ce la poésie du chemin offert par la scénographie de Paul Matharan, ajoutée du travail superbe de l’équipe de construction du musée: offrir une immersion dans le surf, somme toute improbable. Bravo !

Gibus de Soultrait

Paru dans Surfer’s Journal 134
Voir présentation de l’expo

La déferlante surf, c’est aussi le catalogue de l’expo avec en images nombre d’objets et photos exposés, et surtout avec pas moins de quarante textes écrits de mains de spécialistes, connaisseurs et universitaires, faisant de cet ouvrage un livre majeur pour quiconque s’intéresse au surf et à sa culture. Nous aurons l’occasion de revenir dessus, en attendant il est disponible sur 

www.musee-aquitaine-bordeaux.fr

Horaires de l’exposition, du mardi au dimanche, 11h-18h, Musée d’Aquitaine, 20 cours Pasteur 33000 Bordeaux, tel:05 56 01 51 00 – Entrée 5€. 

Jusqu’au 5 janvier 2020. 

 

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