Entretien avec Cheyne Horan

 

 

Photo Gold Coast Bulletin

Rencontre avec ce surfeur australien majeur des années 1980, qui, par goût (obstination ?) de l’innovation surf longtemps  avec une dérive foil, pendant que Mark Richards caracolait en twin-fin en tête du championnat du monde. Mais pas de regret celui qui a été plusieurs fois vice-champion du monde et un surfeur engagé et respecté. Réponses d’un homme plein de sérénité.

Anthony Pancia    Tu as avoué regretter certaines des planches les plus extrêmes durant tes meilleures années de compétition.

Cheyne Horan Oui, enfin, ce n’est pas vraiment un regret. Mais avec le recul, il aurait été plus malin de ma part de faire comme les autres et de surfer un simple thruster. Bon, j’ai quand même remporté plein de trucs et battu les meilleurs du monde, mais ouais, je me suis bien compliqué la tâche en restant sur ma voie. J’aurais dû utiliser mes planches expérimentales en dehors des compétitions et utiliser les mêmes planches que tout le monde durant les épreuves, mais c’est juste que je ne pouvais pas.

Horan avec sa fameuse planche foil

AP Tu ne pouvais pas ? Et pourquoi pas ?

Ch Tout remonte à un rêve que j’ai fait très tôt. Dans ce rêve, tout le monde surfait des thrusters et je voyais que cela tuait la créativité dans ce sport. J’eus la vision que ma voie était de maintenir en vie cette créativité. Je ne pouvais juste pas me résoudre à surfer les mêmes planches que tout le monde et j’ai choisi de vivre ce rêve. J’ai toujours eu plus d’intérêt pour la voie que je suis, en gardant l’esprit ouvert à d’autres directions. C’est un chemin plus difficile à parcourir, mais je savais que mes concepts fonctionnaient, car ils ont été éprouvés et sont toujours pertinents aujourd’hui, alors que bon nombre de choses qui étaient surfées à l’époque ne le sont plus. Allez comprendre.

AP Alors parlons d’ici et maintenant.

Ch Je suis avant tout un père de famille. J’ai trois enfants, donc une journée classique débute par le fait de les amener à l’école. Ensuite cela dépend du jour de la semaine, car j’ai des cours de surf et d’autres de stand-up paddle. Je conçois des planches de surf, des ailerons aussi, et je fais du coaching depuis plus de trente ans maintenant. Nous vivons dans un quartier verdoyant à l’intérieur des terres de Burleigh Heads, avec toutes sortes d’animaux locaux magnifiques, koalas, lézards et quelques kangourous. Comme je l’ai dit, mon truc actuellement c’est de parler le kangourou.

APJe vois. J’ai beaucoup de kangourous autour de chez moi aussi. Ils s’accouplent beaucoup en ce moment… Ils t’écoutent ?

Ch Non, dit-il en riant alors qu’approchent de nouveaux clients, ils n’écoutent pas toujours. Tu me donnes une minute ? Il faut que je m’occupe de ces gens. (Le téléphone est à nouveau déposé sur la voiture et j’assiste à l’échange entre Cheyne et un groupe de touristes allemands qui souhaitent essayer le paddle pour la première fois. Cheyne les questionne sur leurs aptitudes à la nage, leur demande poliment de remplir des formulaires, dit qu’il ajoutera vingt minutes gratuites car c’est une si belle journée, puis les envoie à Tony. «Aloha, les gars, passez une superbe journée»). Ok, où en étions-nous ?

APTa vie semble assez normale comparée à la façon dont on te voyait à l’époque. Que penses-tu de l’image que les médias donnaient de toi ?

Ch Cela dépendait. Au départ j’avais des soucis avec certains gars qui ne comprenaient pas ma démarche. Mais je pense avoir été bien médiatisé aux USA, sauf quand Tommy Curren est monté en puissance. Là ils ont cassé tous les Australiens. Mais c’est assez marrant, quand on y repense. C’est lorsque j’ai vécu un temps aux USA qu’ils ont commencé à parler vrai. Mais il y eut des moments où ils n’ont raconté que des conneries. Tout ce qu’ils disaient de moi était loin de la vérité.

APTu sembles toujours positif. Suffit-il juste d’avoir la peau dure ?

Ch C’est clair, mais c’est surtout d’apprendre à ne pas s’inquiéter. Juste se soucier de ce qui est en face de toi. Vivre le présent et profiter des bonnes choses.

APComparé à d’autres types de cette époque, tu étais le modèle idéal pour ce genre de pensée.

Ch En fait ce n’est clairement pas facile d’être différent et d’innover, mais j’ai suivi cette voie toute ma vie et c’est une route magnifique. Je n’aime même pas marcher sur mes propres pas, cela m’ennuie. J’aime ouvrir de nouveaux chemins.

APEt si on applique ce mode de pensée à Martin 

Potter ou Mark Occhilupo, je suppose qu’eux aussi ont suivi leur voie pendant des années. Puis ils ont joué le jeu du système pendant un an et empoché un titre mondial.

Ch Et oui.

APTu penses que tu aurais pu faire de même ? Rentrer dans le moule pendant un an ?

Ch Oh oui, bien sûr. J’aurais pu jouer le jeu pendant dix ans et, si j’étais sur le tour aujourd’hui, je n’hésiterais pas.

APD’où t’est venu ce goût pour la différence et
l’expérimentation ?

Ch A vrai dire je n’en sais rien. J’avais treize ans quand j’ai taillé mon premier aileron dans du contreplaqué. Ce fut le déclencheur et je n’ai depuis pas cessé de réfléchir et tenter des trucs.

APTu as grandi à Bondi. Y avait-il beaucoup
d’expérimentations question planches à l’époque ?

Ch Peut-être, mais je faisais mon truc dans mon coin, étudier des livres et suivre mon intérêt pour la marine, le dessin des bateaux et des carènes. J’ai fini par beaucoup apprendre de gars comme George Greenough, Reno Abellira, Barry Kanaiaupuni et Ben Lexcen (l’emblématique architecte naval australien, connu pour cette dérive en étoile qu’Horan surfa, en gagnant notamment contre Tom Carroll à Bell’s Beach en 1984).

APEn parlant d’ailerons, tu as une nouvelle gamme qui ressemble à celui en étoile, sans la quille mais avec un double profil. Quelle est l’idée ?

Ch J’ai bossé sur ce design avec Ben, au départ, et oui il y a un profil double comme sur les avions de chasse. Sur les planches de surf, c’est souvent à l’envers de ce qu’il faut. Autrefois c’était nose large et arrière étroit. Mais le tail large devait se situer là où l’on se tient. Maintenant pensez à l’aileron avec son profil juste sur le côté extérieur. Disons que tu pars en virage en bas de vague, frontside, le profil intérieur de ton aileron c’est quoi, un profil ou un plat ?

APEuh, un plat ?

Ch Exactement. Donc tu vois que tu n’engages pas ton virage sur un profil. Donc si tu mets du profil des deux côtés, l’eau va mieux s’écouler des deux côtés. On le voit à Teahupoo. Les gars vont super vite mais luttent un peu pour changer de direction, car leurs ailerons coupent l’eau mais elle ne s’écoule pas. Le double profil te donne les mêmes flux et réactivité que tu partes en gauche ou en droite. Il y a toujours un flux hydrodynamique autour de l’aileron.

APPeter Townend dit que Kanga et lui t’avaient recruté pour les Bronzed Aussies après ta victoire dans une épreuve en junior. Raconte-nous cela.

Ch Ils étaient vraiment très en avance sur leur temps. Kanga et lui rentabilisaient le système en faisant en sorte qu’on soit tous payés correctement pour ce que nous faisions. Les entreprises ont critiqué la démarche dans les médias, mais l’idée simple était que dès qu’il y a un Bronzed Aussie en finale, on en tire tous un bénéfice. Les entreprises du surf d’aujourd’hui sont dans l’esprit des Bronzed Aussies. Je le dis tout le temps à PT, «T’avais vingt ans d’avance, mon pote». C’était le schéma classique de gens acceptant mal un truc nouveau. (Questionné sur le sujet, PT confie qu’Horan a «rompu le contrat» avec les Bronzed Aussies la deuxième année et que «ce ne fut pas une séparation facile et cela coûta au team une part de sa crédibilité dans le business». Townend se souvient joyeusement avoir battu Horan dans une série disputée qui ouvrit la voie à Mark Richards pour son premier titre mondial. «Ce qui signifie, ajoute PT, que s’il n’avait pas snobé les Bronzed Aussies, je lui aurais sans doute donné la série. Et nous aurions eu notre deuxième champion du monde. Cela aurait été bon pour les affaires !»)

AP Toujours dans les souvenirs, tu es connu pour
avoir surfé Waimea en 5’8’’. Quel était le sens de cet exploit ?

Ch C’était une de ces choses que les gens prétendaient impossibles et que je me devais de faire. Je voulais toujours surfer une petite planche dans les grosses vagues et juste sentir cette vivacité et cette liberté. J’en avais marre que mon surf soit dicté par mes planches. Je voulais les placer où je voulais, plutôt que là où elles voulaient aller. Le design des planches de gros a toujours été ma bête noire. De mon point de vue, les guns qu’ils surfent aujourd’hui sont des boards de 1967. Bien sûr qu’il y a des rails et une carène modernes, mais le contour reste un outline de 1967.

AP Et la vie sur le tour ? Avec qui traînais-tu ?

Ch Tout le monde. Occy, Pott’z, Jimmy Hogan, Tom Carroll. Beaucoup de nouveaux me côtoyaient et je leur montrais comment avoir une vie saine et prendre soin d’eux sur le tour. J’adorais être à couteaux tirés en journée et meilleurs amis une fois le lycra retiré.

AP Parlons de ta relation avec Kelly Slater. Tu as dit l’avoir coaché à certains moments. Comment ce lien s’est-il noué et qu’as-tu, ou quiconque, pu apporter à un type onze fois champion du monde ?

Ch Kelly et moi sommes amis depuis ses quatorze ans. Il venait à New Smyrna Beach en Floride. J’avais des planche nulles à l’époque mais j’y allais pour apprendre à surfer les petites vagues. Il fracassait, posant des airs incroyables. Il avait le pied léger et une liberté inédite pour moi. Nous avons discuté, et sommes amis depuis. Mon conseil le plus important a été, je pense, de rester à l’écart des planches exotiques en compétition. Surfe ce que tu veux en free surf, mais reste sur ce qui marche au mieux en compétition, ne suis pas la même voie que moi.

AP Je trouve sympa que les gars de ton époque
se soient lancés dans les réseaux sociaux avec ferveur, notamment Instagram. Mark Richards a beaucoup d’abonnés, idem pour Simon Anderson. Tu sembles commenter un peu la WSL, tu penses qu’elle va dans la bonne direction ?

Ch Ah oui, tout à fait, j’aime ce qu’ils font. Il y a bien quelques trucs qui ne sont pas parfaits, mais c’est mineur. Je pense que le principe des wildcards met le bazar. Ce n’est pas juste qu’un gars qui s’entraîne et suit le tour toute l’année soit battu par un héros local, qui gagne souvent des épreuves sur un spot qu’il connaît comme sa poche. En descendant de l’avion, le gars du tour a juste quelques jours pour s’acclimater à l’endroit et évacuer le décalage horaire. Le truc, c’est que cela affecte vraiment les gars en lice pour le titre. Ils ne devraient affronter que les gars dans le tableau. Mais bon, il n’y a que cela, le reste me passionne vraiment.

APTu as fini par empocher un titre mondial en
masters (contre Tom Carroll en France en 2000).
A tes yeux, cette victoire a-t-elle eu un sens de validation ?

Ch  Ah ouais, carrément. Et je vais te raconter un truc à propos de ce titre. Il y a toute une histoire au sujet d’une priorité, que je raconterai peut-être un jour dans un livre. Mais je devais dominer largement le truc pour avoir le titre, comme quand j’étais sur le tour. J’ai regardé Tom durant la finale et je lui ai dit, «Ils tentent à nouveau de m’avoir, mon frère, ils veulent encore me priver de ça». Mais pas cette fois. Ils ont réussi des centaines de fois mais pas ce coup-ci. Ils n’ont pas pu me barrer la route.

APEst-ce que ce genre de choses t’empêche de
dormir ?

Ch Mais non, mon pote (il explose de rire). C’est toi qui en as parlé. Je n’y pense jamais. Tu sais à quoi je pense ? M’assurer que mon lézard a de quoi manger, que mon chien est content, que mes enfants sont heureux, tout comme ces gens là-bas sur les paddles. Faire que tous soient heureux. Telle est ma vie et je n’ai aucun regret.

Traduction Pascal Dunoyer

Paru dans Surfer’s Journal 122

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