François Lartigau, la courbe d’une vie





Un peu comme des sessions de surf marquantes, François Lartigau voyait la vie en Surfing Moments. Et des moments de surf, des moments de vie, il en a eu, ce qui lui faisait dire, avant de nous quitter, qu’«il en avait bien profiter». Une vie riche.

Cette exposition qu’il préparait avec Jacky Dupin, surfeur et homme de culture, directeur du Musée de Guéthary, et ce livre auquel il travaillait (et qu’il demanda à Alain Gardinier, d’aboutir), il avait bien l’intention de les vivre le jour J, d’en faire d’autres Surfing Moments, de joie, de rencontres… dont sa mémoire pullulait. Il s’est battu jusqu’au bout, jusqu’au moment il a accepté son destin avec une dignité exemplaire.

Le jour du vernissage de l’exposition, alors que cette semaine de mai affiche des soirées orageuses, comme lors de la cérémonie océane qui lui fut consacrée en décembre 2016, le temps est au beau. Un ciel resplendissant et une lumière de fin de journée toute aussi enveloppante. «Pas là, mais l’homme sait y faire», ne manquent pas de dire, sourire en coin, certains.

Avec son frère Jean-Marie, de un an son aîné, François fait partie de cette génération de gamins de la Côte des Basques de Biarritz qui succéde au Tontons Surfeurs. Alors que nombre de ces derniers sont dans la vie active et vivent le surf comme une passion, mais sans en transformer leur mode de vie, les ados qui les coursent à l’eau, s’engagent plus radicalement dans l’odyssée des vagues. Tête de pont des voyages à la Ulysse, version surf 60’s/70’s, François Lartigau suit la voie d’une époque qui succombe à l’expérience de tout, appétit de liberté oblige.

Cadré par un père militaire et athlète, et une mère attentive et affectueuse, le jeune garçon, propice aux conneries en bande et un peu fanfaron pour exister face à son doué de frère, a cependant ses repères. Dix ans en 1959, il ne se lasse pas de voir ces Tontons Surfeurs déployer leur rituel consistant à paraffiner leur planche faite maison, à s’élancer à l’assaut de l’écume et à revenir, tels des chevaliers, debout jusqu’au bord. Avec un peu de chance, il y en a un ou deux qui se casse la figure. Le morpion se jette alors sur la proie, pique la planche le temps d’une mousse, jusqu’à ce que le propriétaire le rappelle à son statut. Mais la passion s’installe. La maman accompagne, avec l’achat d’une planche pour les deux frères, forcément pas facile à partager mais qui noue la fraternité dans le plaisir océan.

Quand les deux frangins ont chacun leur board, la Côte des Basques est chaque été le territoire d’un groupe de jeunes soudés par les vagues, la drague, la fête, autant de marrades qui font les racontars du jour. Puis les petits exploits locaux se confrontent aux grandes aventures des étrangers de passage. Autant de technique de vagues, de formes de planches, et d’histoires de voyage qui passent sous les yeux et dans les oreilles du petit François devenu Murphy. La mascotte dessinée de Surfer magazine a trouvé la gueule de l’emploi avec ce gamin de la Côte, qui a le crayon qui fuse… et l’esprit qui s’évade.

Lorsque 1968 sonne le clairon de liberté et le chant des plaisirs, François Lartigau est au Beaux Arts à Bayonne, mais surfe surtout des vagues en mai, superbes. Trois ans plus tard, c’est la route vers l’Australie en prenant le bateau des migrants et… en finissant entre les barreaux à cause d’une “boulette”. La drogue est une expérience, la taule aussi ! Dans sa narration illustrée de ses peintures, François Lartigau ne manque pas de littérature (un style épistolaire simple et vivant), de lucidité (sur les risques pris et l’innocence à se croire invincible) et d’humour (recul de la vie, sourire du vécu). A la sortie des barreaux, l’homme trouve accueil au pays Aussie rêvé et y mène sa vie de surfeur nomade, entre minibus et toits éphémères, atelier de shape, boulot de peinture, commerce de tissu et passage d’herbe, chien fidèle et rencontres amoureuses. Bali est le Zenith de ce vécu 70’s avec ses gauches à n’en plus finir, d’Airport reef à Uluwatu pour aboutir en navigation locale à Gradjagan sans même rencontré un Robinson. Puis l’épopée frise quand même le drame quand la Blanche commence à se répandre partout et pique le nez quand ce n’est pas les veines. La saloperie d’héro fait planer, mais cloue ceux qu’elle accroche, au point de les mettre parfois en boite au cimetière. Le surf a  heureusement raison de Lartigau et celui-ci pioche dans la vague le rebond d’une autre vie, avec un retour en France mâtiné d’un job d’artiste chez Quiksilver et d’une femme qui lui ouvre d’autres horizons. Il dit qu’il est père mais le livre s’arrête là.

Les Surfing Moments que nous livre Murphy sont donc ceux de la Côte des Basques, de ses personnages, ceux de l’Australie, de la vie surf de l’époque, ceux de Bali, Eden du goofy foot. Puis les années qui suivent le retour en France sont celles du designer chez Quiksilver, qui travaille à la commande et peaufine son coup de pinceau et ses couleurs. Et quand l’heure sonne de quitter l’entreprise, l’artiste est rendu à lui-même et prend peu à peu son ampleur.

De la couleur café d’aquarelles de surf ressemblant à de la calligraphie, à ses grands tableaux de vagues féminines et de femmes déferlantes, tapissés de parures dorées, en passant par ces effeuillages de personnages peints sur des bois flottés, l’exposition de François Lartigau au Musée de Guéthary est toute en courbe. Celle du mouvement de la vague. Celle de la vie d’un surfeur qui a eu une vie de surfeur. Celle d’un artiste qui, au soir impromptu de sa vie, a su trouver jusque dans l’ultime énergie de son coup de pinceau la maturité de son art, de sa propre expression esthétique. Pas pour rien que chaque fois qu’il «donne rendez-vous» depuis qu’il est parti, il conduise à un peu de soleil. Amour des couleurs, amour de la vie qui n’est que courbe…

—Gibus de Soultrait

Paru dans Surfer’s Journal n°120

Surfing Moments, exposition jusqu’au 24 juin au Musée de Guéthary, 14h-18h sauf dimanche et mardi. 

Surfing Moments,
260 pages, 275/240, 32 €, Editions Atlantica

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