Joni immortalise Joël

(Paru dans Surfer’s Journal 111). Joni Sternbach photographie Joël de Rosnay comme au 19ème siècle

Joni Sternbach immortalisant Joël de Rosnay

Joni Sternbach immortalisant Joël de Rosnay

Le hasard fait bien les choses. Joni Sternbach, new-yorkaise, grande photographe maître es collodion humide (procédé photographique du 19ème siècle) de passage à Biarritz cherche à parfaire son travail sur la communauté des surfers dans le monde, en voulant photographier des surfers de la côte basque et, si possible, des pionniers. Dînant dans un restaurant, elle est avertie que Joël de Rosnay est à la table d’à côté. La rencontre se fait. Le lendemain matin sur la plage de Parlementia, Joni Sternbach pose le trépied de sa chambre et saisit sur sa plaque le portrait de Joël de Rosnay, 78 ans. Un joli moment d’histoire. Mais revenons en arrière.

Joni Sternbach (dont Surfer’s Journal a publié en 2010 sa première série de photos au collodion de surfers, Surfland n°78) a toujours été dans la photographie, notamment pour l’avoir étudiée et pratiquée en école d’art. Mais, raconte-t-elle, «Il semble que j’ai fait tout mon possible pour ne pas vivre de la photographie. Mais comme je ne sais rien faire d’autre ! J’ai toujours aspiré être une artiste, mais il fallait aussi que je subvienne à mes besoins. Pour avoir des revenus, j’ai appris à développer et tirer les photos des autres et je devins une professionnelle de ce métier, à l’époque encore de la gloire des tirages photos noir et blanc. En 1999, j’ai commencé à travailler avec la technique des plaques au collodion et, au même moment, je faisais des photographies grand format de la surface océane que je développais en noir et blanc sur papier, avec cet ancien et très beau procédé de tirage platine, offrant une qualité de nuance dans les tons magnifique.

«Donc passer à la technique du collodion faisait partie de mon métier et de mon processus artistique. Je suivis un atelier avec John Coffer, spécialiste de cette technique, dans l’état de New-York, et je suis tombé amoureuse du procédé. Je ne peux m’en défaire depuis (rire). Quand j’ai commencé, ce procédé n’était pas courant dans le monde de l’art contemporain. J’ai dû chercher pour trouver mon équipement, mes matériaux et mes produits chimiques. Même les manuels expliquant cette chimie étaient rares. Les plaques au collodion sont aujourd’hui assez largement utilisées par des passionnés de photographie. Comme le résultat, le juste retour, de notre existence tellement numérisée ! La technique des plaques au collodion, c’est tactile, marrant, un peu le bazar aussi (comme la photo numérique ?) quasi-instantané et extrêmement gratifiant.»

Le collodion est un nitrate de cellulose mélangé à de l’alcool et de l’éther que l’on étend sur une plaque de verre, nous explique Wikipedia. La plaque plongée dans un bain de nitrate d’argent devient sensible et c’est alors qu’on l’insère dans la chambre pour faire la photo. Mais ce n’est pas fini, car il faut développer, aussitôt après la prise de vue, la plaque dans un petit labo photo improvisé sur place avec son obscurité et ses bacs à température. De même, le temps de pause d’une photo avec cette technique est long, de l’ordre de deux secondes. Le sujet ne doit même pas cligner des yeux. Et bien sûr la photo est unique. Donc si elle est quasi-instantanée, à l’exemple du numérique comme le dit avec humour Joni Sternbach, la préparation de la prise vue est un long moment, minimum 45 minutes, mettant à l’épreuve le photographe et son sujet. Mais c’est là que se noue la rencontre, l’échange. Celui qui est photographié en ressent tout l’honneur et s’investit. Quant à Joni qui photographie, elle plonge chaque fois un peu plus au sein de cette communauté de surfers dont elle savoure les individualités, tout comme elle en saisit superbement les aspérités.

Développement sur place de la photo sur plaque

«J’ai été attirée par les surfers à cause de leur amour incroyable de l’océan et de leur compulsion et leur connivence à être à l’eau dans les vagues, un moment, quelles que soient les conditions et les occupations de la journée. Aussi à cause de leur fort sens à constituer une communauté. Ils m’ont accueillie dans cette communauté et cette intégration et cette générosité sont ce qui nourrit la réalisation de ce projet photographique depuis pas mal de temps déjà.»

 

Sur ces surfers qu’elle a ainsi photographiés tout d’abord du côté de Montauk, pas loin de New-York, puis en Californie, en Australie…, après Surfland, Joni Sternbach en a fait un second livre, Surf Site Tine Type, paru en 2015 (Tintype étant l’expression anglaise de la technique au collodion). A cette occasion, elle exposa ces photos à la galerie Catherine et André Hug à Paris. Puis, contactée par notre confrère surfer et critique d’art, Erwan Lameignère (fringant fondateur aussi de la jeune revue gratuite Hotdogger, avec Momal), la photographe new-yorkaise débarque une semaine à Biarritz, en septembre 2015, avec des photos à montrer (du coup exposées au Helder surfshop) et à faire, avec tout son matos datant du 19ème.

Quand elle arrive tôt le matin sur la plage de Parlementia, Joni Sternbach est accompagnée d’une petite équipe. Son mari, lui-même photographe, Rémi, l’assistant chimiste français, et Maria, suisse-espagnole parlant sept langues, l’assistante prise de vue. Ces deux derniers sont eux-mêmes photographes passionnés de cette technique d’autrefois. Par le jeu des rencontres, ils sont venus amicalement aider Joni, la pionnière du renouveau du genre. Comme à son habitude, Joël de Rosnay est ponctuel à son rendez-vous. Vêtu de sa combi noire et avec sous le bras sa planche quattro fétiche reçue de ses amis pour ses 70 ans, il retrouve Joni qui attend que le gris de l’aube s’efface et laisse percer un peu de lumière plus chaude. Elle déplace plusieurs fois le trépied en bois sur lequel est fixée la lourde chambre à plaque. Finalement la marée basse offre à la photographe un estran propice pour placer son sujet. Celui-ci, qui au départ espérait pouvoir aller vite surfer, se laisse aller au charme pragmatique et attentif de la jolie Maria, pleine d’intelligence et de répondant. Le but de la manœuvre est que la personne à photographier reste à son aise, malgré toute la mise en scène préparatoire à la prise de vue, dans le but précis qu’au moment des deux secondes du déclic photo, l’expression à saisir soit la plus belle, la plus personnelle, la plus révélatrice. Joël de Rosnay, lui l’homme de sciences futurologue n’ayant d’yeux que pour le monde de demain, se laisse donc bercer par tant d’attention et sereinement ravir dans cette technique du passé.

Le développement de la plaque effectué, Joni se libère à son tour du petit stress de la prise de vue. Son contentement vaut celui de Joël. La rencontre a eu lieu. La photo est réussie. Et pour l’histoire du surf comme pour celle de la photo, on a été nous-mêmes contents d’assister à cette séance et d’en témoigner. Joli petit voyage d’une matinée qui fait date. Thanks all.

Joel et joni

Joel de Rosnay et Joni Sternbach avec la photo produite en un seule exemplaire.

—Gibus de Soultrait

Voir aussi : www.jonisternbach.com

Le livre Surf Site Tin Type de Joni Sternbach est édité aux Editions Damiani  (www.damianieditore.com)

A signaler aussi le travail de Bernard Testemale, photographe de surf français qui lui aussi s’est passionné pour la technique du collodion et a jeté son dévolu sur les surfers de gros d’Hawaii. Ses photos ont fait, cet automne, l’objet d’une exposition à la galerie d’art Joseph à Paris.

A propos

Surfer’s Journal offre tous les deux mois une source incontournable de plaisir de lecture et de découvertes. Une revue qu’on conserve et collectionne.

 

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