L’artiste Tristan Barroso

 

“Cri silencieux de l’extinction” réalisé par Tristan Barroso, en devanture de la Maison Marienia, à Guéthary, à l’occasion de son actuelle exposition, Plasticide, dans le lieu. Un appel à la prise de conscience de la perte accélérée de la biodiversité de notre planète. Ici le singe dont le visage se décompose est la représentation d’un mandrill, espèce menacée dans les forêts du Cameroun et du Gabon pour cause de braconnage.


Quand on remonte l’avenue Mugabure menant au centre du village de Guéthary, on ne peut pas le louper: Le cri silencieux de l’extinction. Sur plus de deux mètres de haut, la tête d’un mandrill perd ses yeux et se décompose, à l’image de cette espèce de singe, au visage coloré, vivant dans les forêts des plaines du Gabon et du Cameroun, mais que le braconnage et la déforestation a rendu de plus en plus vulnérable. Invité à exposer à la Maison Marienia, Tristan Barroso a mis deux jours à peindre cette fresque sur bois, recto-verso, que les gens du village ont vite apprivoisée. Après tout, à Guéthary les indigènes sont peut-être aussi une espèce en extinction, gentrification du patelin faisant, et un peu de couleurs pour crier à la rescousse, ça pète et ça fait du bien !

Tristan Barroso est un artiste engagé. Les œuvres qu’il présente en ce printemps/été 2019 à Marienia furent l’objet d’une première exposition à Darwin Bordeaux, sous le titre de Plasticide, en collaboration avec l’association Waterlife œuvrant à la sensibilisation des océans et des enjeux écologiques qui les enserrent. Et pour appuyer son cri d’alarme, le bénéfice de la vente des tableaux va à ses amis de l’ONG Wild Angel, soutenant sur le terrain la lutte contre le braconnage des espèces.  

L’engagement et la finesse du trait caractérisent le travail artistique de Barroso. Ayant grandi entre les abords de Pau et la station de  Gourette, Tristan est issue d’une famille de la montagne avec, dans le clan Barroso, quelques fleurons du ski français des années 1970. Son père aurait bien fait de lui un skieur dans la lignée familiale, sauf que le gamin est de la génération de ceux qui ont dit non aux piquets de slalom sur la piste glacée pour aller s’éclater en snowboard sur les tremplins comme dans la poudreuse. Devant le ravissement du fiston avec sa bande, le paternel a gardé le sourire, lui-même goûtant le plaisir du toucher de neige avec sa paire de ski. Puis surtout, tout en développant un sens de la glisse, le gamin partagea très vite avec son père un goût manuel du bricolage, de la réparation, de la matière à transformer, que ce soit avec du bois ou avec un moteur. Si l’éducation est d’outiller sa progéniture pour la vie, le père de Tristan a réussi là sa mission: l’artiste surfeur peut partir (et part) en trip surf avec son van, sans craindre de tomber en panne et pouvant répondre à du boulot d’artisan pour renflouer son pécule sur la route. Un homme libre quoi ! La liberté, suffit pas d‘en rêver, encore faut-il la matérialiser. Outillé ça aide ! 

Pour autant le garçon de Gourette n’a pas que passé son enfance entre des pans de neige et une clef à molette. Une arrière-grand-mère dessinatrice lui a mis aussi des crayons dans les mains et le voilà, depuis tout petit, tracer en couleur sur du papier Canson, les voies de son imaginaire. L’imagination, ça compte aussi pour concrétiser la liberté ! Celle-ci, il la prend quand à la sortie du bac il n’entend pas s’outiller d’études de gestion pour éventuellement reprendre le commerce de ski familial et qu’il décide d’aller s’expatrier à Bordeaux pour des études de design. Qu’est-ce que tu vas faire avec un diplôme d’artiste, mon fils ?, peuvent s’inquiéter des parents. Mais les siens ont le sens de la liberté et l’intelligence (l’amour) de lui assurer leur confiance. Ça compte pour développer l’imagination ! 

Ainsi le Pyrénéen devient peu à peu Bordelais, du moins apprend à s’insinuer dans cette ville, certes un peu confinée entre sa parure bourgeoise et ses ruelles vivantes et poisseuses (avant rénovation et gentrification). Une ville pleine d’indigènes et qui respire les vagues pas loin: autant d’échappées en côte girondine pour le snowboardeur de Gourette, devenu aussi surfeur des Landes au fil des étés des vacances scolaires. Et avec Barroso, une planche de snow, de surf, de skate sous ses pieds, c’est comme un crayon, un pinceau dans sa main: ça glisse en un instant avec une fluidité et un talent qui frisent «l’indécence». Mais la facilité du trait, du toucher, sous couvert d’innocence, ne saurait cacher l’exigence du travail et la persévérance à la tâche. Quand Barroso se donne quelque chose à faire, à œuvrer, il y va sans compter, que ce soit pour un triathlon (course, vélo, ski) de 60 km dans sa montagne ou pour une fresque sur un mur de dix mètres à faire en trois jours ! Une générosité dans la dépense de soi qu’on retrouve aussi dans son empathie envers les autres, l’artiste ici n’ayant l’égo discret que de se motiver, en cela bien appuyé par tout ce qu’il apprend déjà à découvrir. Une création facile est d’abord un appétit sans fin. 

Pour autant à la fin de ses études en 2010, notre artiste glisseur, sensible à la mouvance esthétique de ses pairs exposés à Space Junk (Bayonne), a eu la bonne étoile. Dans le jury de son diplôme, un indigène bordelais, encore un peu engoncé dans sa cape bourgeoise de directeur d’agence de communication, mais, sous ses habits de surfeur, déjà pirate de la ville de Juppé avec le projet avant-gardiste d’un éco-système citadin, entrepreneurial et associatif. Philippe Barre (aujourd’hui co-fondateur et capitaine intrépide et inventif de Darwin) repère aussitôt le talent du jeune Tristan. L’approche est directe, «Toi, je veux que tu bosses avec moi. T’embarque ?» Ce jour-là, sans quitter Bordeaux, le diplômé d’art monte parmi les premiers (les pionniers) à bord de l’aventure de la construction de Darwin. A lui de hisser les voiles de l’identité visuelle (artistique et calligraphique) du lieu à bâtir et des activités à y déployer. Le champ est libre, de quoi œuvrer à souhait, même si souvent «à l’arrache», mais Tristan est dans son élément. Le cri coloré de Darwin (les panneaux, les affiches, les décos et animaux de Climax…), c’est lui. De quoi attirer les esprits et raviver les voix. 

Attentif à ce que le vernissage de son exposition à Guéthary s’associe à une Rame pour ta planète sur la plage d’à côté, l’artiste reste cependant silencieux sur la voie qu’il pourrait ambitionner avec ses œuvres. Mais une chose est sûre, quand l’art est vital en soi, qu’il vitalise le geste comme le regard, l’expression du talent n’a pas d’extinction, quelles que soient les ambitions. Belle vie à celui de Tristan Barroso, une chance pour les espèces indigènes.  

—Gibus de Soultrait

Paru dans Surfer’s journal 132

Peinture extraite de l’exposition Plasticide. DIDO – 80×100 cm acrylique naturelle sur toile de lin

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