Sea, surf&sex(isme)

Publicité O’Neill parue plusieurs fois dans Surfer magazine en 1972. Première fois que des seins nus étaient publiées dans le magazine. La publicité fit sensation et suscita même des lettres de réprobation de parents prudes ayant abonné leur progéniture à Surfer. Mais sous son côté fun, cette pub annonce l’utilisation du corps de la femme dans le marketing de produits qui n’ont rien à voir. Vingt ans plus tard les publicités Reef mettront une paire de fesses sans visage pour vendre des sandales !

Le sujet est délicat et sans doute un peu casse gueule, surtout quand la plume ici est masculine et qu’on peut déjà la soupçonner de vouloir se dédouaner. Pour autant, on tente. 

Le surf a fait bonne figure de s’acoquiner avec le sexe et de se pavaner à bon compte de son émancipation des mœurs, en paraffinant par exemple ses planches depuis plus de quarante-cinq ans avec un anti-glissant dénommé Sex Wax, même si ce n’est pas le seul sur le marché. Quel autre sport peut dire que l’intitulé de son produit de base commence par Sex ? Et le surf de se vanter d’être fun, léger, sans complexe avec dans sa sauce le mot plaisir à tout bout de champ, et donc orgueilleux de pimenter de sexe son image, le fameux sea,surf&sex, longtemps dans toutes les bouches, à tout le moins dans tous les esprits. Mais qui passent majoritairement l’onguent (s)excitant sur leurs planches cajolées avant d’aller à l’eau, depuis plus de quarante-cinq ans ? Les surfeurs, les mecs ! Les femmes, les surfeuses ? Quelles qu’en furent les héroïnes notoires, elles ont été la portion congrue du surf moderne. Comme ailleurs dans la société. Certes. Mais le sexisme dans le surf a ceci de particulier qu’il est vraiment tabou, comme un état de fait qu’on sait et qu’on a accepté sous couvert de fatalité (pas un sport pour les filles, c’est trop physique ou on ne les empêche pas mais ça ne les intéressent pas…) et dont on ne parle pas, d’autant que pour clore le sujet, on a vite fait de dire que désormais « aujourd’hui ça change». «Oui, c’est chouette, y’a plein de nanas qui surfent,  maintenant !»  Oh, mon dieu quelle bonne surprise, les femmes réapparaissent dans l’eau ! Elles prennent même des vagues! Mais comptez le nombre de surfeuses au line-up d’un spot, la situation est encore très loin d’être paritaire…

Le surf moderne, s’il veut avancer dans le partage, ne peut faire fi de son sexisme, car outre que celui-ci est notoire, il est un aveu nécessaire mais difficile à faire, comme une arme double tranchant: avouer que les femmes n’y ont pas eu beaucoup leur place est une chose, mais dire qu’en plus on s’est servi d’elles au titre de l’émancipation amusée d’un «sex appeal» propre au surf et à son image fun de la plage, tout en les excluant indirectement (mais véritablement) des vagues, en est une autre. Faire ici amende honorable fait mal et donc plus facile d’esquiver. Pourtant cela mérite d’être visionné, d’autant qu’à l’origine du surf, il n’en a pas été du tout ainsi. Petit retour anthropologique et d’histoire.

«Dans le contexte de la société hawaïenne traditionnelle, écrit l’anthropologue Marshall Shalins (1) la passion érotique se jouait des barrières de classe ou de sexe, passion absorbante pour les hommes comme pour les femmes, pour les chefs comme pour les gens du peuple. Il y avait des rapts de femmes et des rapts des maris, de l’hypogamie et de l’hypergamie, de l’hétérosexualité et de l’homosexualité. D’illustres chefs régnant étaient bisexuels, mais cette omniprésence du sexe s’exprimait aussi bien dans la virginité imposée à certains jeunes que dans les libertés accordées à d’autres. L’amour était le principe sociologique déterminant la forme (ou l’absence de forme) du groupe familial, et la division du travail en son sein. C’était un moyen privilégié d’accéder au pouvoir et à la fortune. Par amour, on gagnait ou on perdait en honneur et dignité. D’ailleurs, hommes et femmes jouaient volontiers leur chance amoureuse. La socialisation des enfants, ceux tout au moins de la noblesse, comportait l’apprentissage de l’amour. On enseignait aux filles l’amo’amo, le “clinclin” ou clignement de la vulve, et maintes autres techniques qui “réjouissent les cuisses”. Les femmes mures se chargeaient de l’initiation sexuelle des jeunes chefs, les préparant aux conquêtes qui marquaient toute carrière politique et, singulièrement, la capture d’une ascendance de la branche aînée. Et tout cela se célébrait non seulement dans l’œuvre de chair, mais aussi par la danse, la poésie et les chants. » Par le surf aussi (2). 

Les Hawaïens, on le sait, ont inventé le surf et en avait une pratique ludique hédoniste au même titre que la danse, le chant et le sexe donc. Pour autant rien de libertin dans ce partage des plaisirs. Simplement la présence au monde d’un peuple et de sa civilisation, construite selon un récit où la sensation et ce que le corps en tire comme plaisir, avaient aussi son mot à dire, sans différenciation de genres. Si la pratique du surf était hiérarchisée avec la grande planche olo des chefs, prioritaires sur les spots, d’un côté et, de l’autre, la petite planche, alaia, pour les gens du peuple, dans l’eau hommes et femmes se partageaient les vagues. Les légendes hawaïennes sont pleines de surfeuses et l’histoire royale de l’archipel a aussi ses reines surfeuses. Et quant au jeu des amours et des vagues, le surf avait tout lieu d’être un terrain de séduction avec le dernier geste de la décision revenant à la femme, comme quand par exemple celle-ci signifiait son désir en démarrant sur la vague de celui qui l’entreprenait. Pour autant, il ne s’agit pas d’idéaliser le partage dans une société qui avait sa violence et régie par ailleurs par de forts tabous, le Kapu, dont un voulait que les hommes et les femmes ne mangent pas ensemble. Mais pour ce qui est du surf, les Hawaïens ne concevaient pas la vague plus dangereuse pour une femme que pour un homme, tout comme il leur était évident qu’un femme y prenne autant de plaisir qu’un homme, à l’exemple du sexe dont ils avaient bien compris l’optimisation de la jouissance par le partage effectif de celle-ci. 

Cela aurait pu durer comme cela pendant des siècles, comme ça durait déjà, et arriver de la sorte jusqu’à nous, pour à notre tour surfer et jouir dans un partage à ravir. Mais voilà, les évangélistes sont passés par là et ont tout cassé, le sexe, le surf, le partage… jusqu’à quasiment, appuyées des maladies qu’ils importèrent, faire disparaître les Hawaïens et leurs coutumes. 

Et quand le surf ressortit de ses cendres au début du vingtième siècle pour évoluer «moderne» au fil des décennies, il fut maintenu sous la coupe des blancs et de leur expression patriarcale et évangélique (religieuse) des plaisirs. Exit les femmes du surf tout comme du sexe et de leur propre compréhension, perception de leur corps. Ainsi en a voulu dieu. Ainsi même en aurait voulu la nature humaine, si l’on écoute à juste titre une anthropologue comme Françoise Héritier dans son enquête structuraliste de la différenciation du masculin et du féminin: in fine si la nature a accordé biologiquement la procréation du genre humain à la femme, le reéquilibrage des pouvoirs oblige l’homme d’en avoir la maîtrise, avec tout ce qui s’en suit comme domination et autres abus. Une conclusion qui n’enchantait pas vraiment Françoise Héritier, mais peut-être n’avait-elle pas étudié les Hawaïens et leur sens du partage, du rééquilibrage des pouvoirs et de la procréation, qui ne suit pas tout à fait le même formatage. Car outre leur parité dans l’apparente zizanie décrite ci-dessus par Marshall Shalins, il faut ajouter qu’en Polynésie il fut longtemps de coutumes de s’échanger, de se donner des naissances entre membres d’une famille ou d’un clan. 

Quoiqu’il en soit, c’est sous la coupe des mecs que le surf (comme la plupart des activités humaines) a évolué au vingtième siècle. Les surfeurs étant plutôt anticonformistes, rebelles que grenouilles de bénitiers, on aurait pu croire à leur capacité à sortir d’un tel embobinement sexiste, surtout quand à la fin des années 1960, l’émancipation des mœurs et des corps était de mise au sein d’une jeunesse éprise de liberté. Mais à ce titre rien ne vaut peut-être, pour comprendre ce qui s’est passé, que de témoigner ici de souvenirs d’enfance et de faits vécus, fort de plus de cinquante ans de vie de surfeur. 

Quand j’étais petit, dix ans, mais déjà passionné de surf et que je découpais Surfer magazine pour en faire des collages photos, je connaissais Greg Noll, Mike Doyle, Nat Young mais aussi Joyce Hoffmann dont les prouesses paraissaient de temps en temps dans le magazine américain. Cependant ce que j’entendais le plus à propos des filles et le surf, c’était «les veuves du surf», pauvres âmes à attendre sur la plage que leurs mecs sortent de l’eau. Je l’entendais, mais je le voyais aussi. On disait alors que les filles ne faisaient pas de surf parce que ça leur donnait des épaules trop larges. C’était l’époque 60’s des gros et longs longboards. Certes il y avait quelques filles, pas veuves du tout, qui surfaient. Mais la plupart pouvait s’estimer déjà assez heureuses qu’une Brigitte Bardot soit passée par là, audacieuse de son corps en pionnière tenace de celui de nombreuses femmes de son époque, et qu’avec elle le bikini devint un progrès de plaisir féminin, en comparaison avec leurs mères confinées dans leur maillot une pièce. Pour le reste, elles pouvaient attendre. Comme Bardot, actrice dont certains pouvaient dire «jolie mais crétine», et de fait cantonnée souvent à des rôles bêtes, les veuves du surf, en bikini à la plage, étaient sommées d’attendre, sans compter qu’en bikini elles ne pouvaient rien montrer de trop large. Non seulement elles ne surfaient pas, mais à se demander si elles s’autorisaient de manger. Car qui les mataient, les surfeurs, des beaux hommes avec des épaules bien larges. C’étaient la drague et les critères de l’époque. Et morpion dans la bagnole avec les aînés qui m’emmenaient avec eux surfer, je les entends encore qui, tout en parlant de vagues, ne se privaient pas de se vanter de leur tableau de chasse lors de leur soirée de la veille. Quand même du lourd, même si les filles, pensaient-ils, ne s’en disaient pas moins. 

Pour ma part, notre génération shortboard 70’s échappa quelque peu à de telles convenances. Le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) étant passé par là en s’insurgeant à hue et à dia, quand ce fut à nous d’aller draguer des filles, le scénario des aînés sonnait faux. Contreculture aidant et rebelles à tout ce qui transpirait le système et interdisait la liberté, on faisait cause commune avec tout ce qui se manifestait contre. Sans être féministe, on répudiait le sexisme. Sans pour autant que nos copines surfent, elles ne passaient pas leur temps à attendre et elles ne nous faisaient pas à manger. Puis à la plage, la pression du bikini et de ses menues silhouettes étaient descendues d’un cran, avec le plaisir naturel du monokini et des seins nus, qu’il fussent gros ou petits, bardés de graisse ou galbés de courbes. Les femmes (françaises) avaient gagnés leur droit à de l’aisance au soleil et les regards qui se croisaient sur le sable n’avaient rien de plus ni de moins que ceux échangés à une terrasse de café. Malgré tout je comprenais que ce n’était pas si simple d’être une femme libre. Faisant régulièrement du stop avec ma gueule d’éphèbe imberbe, je me suis retrouvé plus d’une fois embarqué dans des petites routes des champs par des homosexuels en rut et donc à devoir me débattre pour échapper à leur pression. De quoi se mettre dans la peau d’une fille qui n’a rien demandé de ce qu’un mec peut croire d’elle…

Côté surf durant ces 70’s, sans que le sexisme s’amenuise dans les vagues, l’indépendance des genres et des activités offrait un partage des libertés permettant à une considération respective de peu à peu avancer. Et avec le bodyboard que beaucoup de filles prirent à leur compte, un certain partage des plaisirs s’instaura. Puis arrivèrent les années 1980 avec une incessante érotisation du corps de la femme, aussi bien sociétale que commerciale, sous couvert d’hédonisme, de libéralisation. Et le surf tomba dans le panneau, avec une vulgarité (mais aussi un amusement) sans nom. 

Tout autant que les utopies des 70’s furent mises au rencart, le côté nature de l’émancipation de cette époque s’estompa sous un retour d’un goût de la sophistication. Retour du maquillage, de la stylisation des apparences. Arrivé du Brésil où le surlignage des formes corporelles au bord de l’eau participait, avec le surf, de l’émancipation d’un peuple sortant de la dictature, le string fit apparaître des monceaux de monticules fessiers pendant que dans le même temps les formes mammaires bronzant naturellement au vent de la mer s’effaçaient du paysage. Retour du bikini mais avec une injonction de la rondeur tenue pour être appétissante et souvent à l’aide de liftage et de silicone. On est loin des femmes du MLF se laissant pousser les poils par militantisme. Du coup le fantasme de la bimbo se mit peu à peu à envouter les mecs et ceux-ci repartirent dix ans en arrière. A cette sexualisation sexiste de l’atmosphère, largement orchestrée par les publicités, les médias, les femmes ont sans doute leur part en se prêtant au jeu, non sans une certaine duplicité dans une reprise indirecte de pouvoir sur la domination masculine. C’est l’argumentation sans fin du jeu du désir et de la séduction, mais dont le règne au final ne diminue pas le sexisme. Et pour preuve, le surf, dans ces années 1980/90, en a été la caricature. Les surfeurs, non contents de satisfaire de Sex Wax pour paraffiner leurs boards organisèrent l’incontournable bikini contest sur les compétitions pro. Lacanau Pro, Pro Landes, Biarritz Surf Masters, Huntington Pro… les étapes du circuit avaient leur spectacle avec de la chair à mater. Et pour juger de la qualité de celle-ci, rien de mieux que les surfeurs pro eux-mêmes. Tout cela pouvait paraître bon enfant, mais les jeunes filles, certes consentantes et stimulées par un prix à gagner, n’en tremblaient sans doute pas moins devant un public sifflant et criant. Le regard de la meute. Puis pendant ce temps les surfeuses pro de la compétition avaient droit à leurs séries chaque fois que le vent se levait onshore ou que les vagues disparaissaient avec la marée haute. A Lacanau, elles durent faire grève pour qu’on déplace leur finale dans de meilleures conditions ! 

A Surf Session, que je dirigeais rédactionnellement, on participait de tout cela. Non que je me sente vraiment en phase avec cette image sexuée du surf, mais celle-ci participait de la fête et du fun de ce que le surf se disait être. C’était d’époque et le rôle d’un magazine de l’être aussi. Comme il n’y avait pas meilleurs chasseurs de fesses et autres rondeurs que les photographes avec leur téléobjectif pendant qu’il n’y avait pas de vagues dans les séries, on avait toujours une ou deux belles créatures dans la sélection de rollers et de cut-back qu’ils nous remettaient, ce qui égayaient nos pages. Mais un jour on eut quand même un procureur du centre de la France qui reconnut sa fille et qui nous rappela juridiquement ce que c’était que le droit à l’image. On mit un bémol aux rondeurs dans les reportages de compétitions. Mais dans le même temps une marque de sandales brésiliennes faisait paraître chaque mois en publicité double page une paire de fesses sans visage, stringuée au millimètre et emportant tous les appétits de pommes à croquer. Le lecteur avait sa dose. Assez cocasse, ces parutions, caricatures de cette sexualisation sexiste de la société, résonnaient avec le débat autour de l’interdiction républicaine pour les femmes musulmanes de voiler leur visage dans les lieux publics. Outre ces double pages dans Surf Session, des corps de femmes en sous-vêtements, tête coupée, s’affichaient également dans les abris bus pour de la lingerie fine. Dans sa commercialisation de la consommation, la communication libérale était devenue du sexe sans visage. Il y avait une logique aux musulmanes à prôner leur liberté républicaine à marcher à visage caché.

Mais cette question du regard sur les parties intimes du corps, j’eus à en faire l’expérience de façon plutôt surprenante et radicale. Peut-être ma pénitence envers la fille du procureur. Surf Session organisait ce soir-là un fête anniversaire dans un bar légendaire du surf, avec donc une bonne partie du milieu surf invité. Dans la chaude ambiance, les tenanciers du bar me servaient généreusement verre sur verre, m’assurant une sympathique ivresse. Puis soudainement deux malabars me prirent à bras le corps et me soulevèrent debout sur le bar. Au même moment jaillit à côté de moi, une fille en bikini se lançant dans un striptease pulpeux et qui, du haut de ses talons, me rentrait ses seins dans le visage. L’instant d’après je sentis mon pantalon et mon caleçon s’affaisser sous la force des mains des malabars qui menottaient au bar. Pas d’issue. Devant moi une meute en délire. J’étais un peu ivre mais les secondes étaient longues. Je décidais de ne pas les compter. Je pus finalement remonter mon pantalon et la fille m’embrassa sur les deux joues. C’est bon, j’avais eu mon compte. Une bonne rigolade, mais non moins un petit bizutage. Bon joueur, je n’en gardais aucune rancœur, ni aucun traumatisme, mais j’en tirais pas moins un ressenti de ce qu’une femme peut connaître en étant la proie des regards…

A cette mascarade sexiste du surf, il fallait un virage. Il y eut alors la conjonction de trois faits. Les marques de surf cherchaient à renouveler leur marché avec la cible féminine et naquit Roxy sur un marketing plus nana-convivial que sexy. La triple championne du monde Lisa Andersen en portait les couleurs tout en étant encensée par Kelly Slater et en battant des garçons  en compétition. De quoi remettre un peu les pendules à l’heure et installer du respect à l’ouvrage, tout en suscitant une autre communication. Puis nombre de surfeurs eurent des enfants conduits naturellement à se mettre au surf, autant leurs filles que leurs garçons. Voilà qui mixait les genres et surtout faisait évoluer le regard des pères sur ce qu’est aussi une femme en bikini et qui surfe.

Puis pour asseoir la continuité de ce changement, il y eut à la Côte des Basques, Biarritz,l’organisation du Roxy Jam, un festival surf 100% féminin et habilement féministe, incluant compétition pro (longboard, shortboard), exposition de surf art, concert de musique. Les mecs étaient admis dans le public, mais les acteurs (surfeuses, artistes, musiciennes) étaient seulement des femmes. L’organisatrice du Roxy Jam, Maritxu Darrigrand, témoin privilégiée de ces cinquante ans de sexisme surf racontés ici, avait compris qu’il fallait donner un grand coup de balai, et asseoir un territoire, un festival qui change la donne, la com et mettent vraiment les filles à l’aise, à la plage comme dans les vagues. Le Roxy Jam dura huit ans et la mission eut pour résultat une génération de surfeuses nationales et internationales, compétitrices comme free-surfeuses, qui égraina un changement de mentalité parmi les surfeurs tout en propageant une pratique féminine du surf, sans complexe et passionnée. Le regard des surfeurs changea d’autant que leur copine devenait de plus en plus souvent surfeuse. Peut-être pas de quoi lâcher totalement le line-up, mais permettre plus d’expression féminine intégrer la vie de surfeur et la vie de couple.

Car le combat contre le sexisme, dans le surf comme ailleurs, n’est pas tant à terme la parité des places ni l’égalité des paroles que la porosité conjuguée des expressions, des visions. Un homme a sans doute autant d’expression féminine en lui qu’une femme d’expression masculine. C’est bien ce que savaient les Hawaïens dans leur pratique du surf, de la danse comme dans celle de l’amour et du sexe. Ce qui leur permettaient de dépasser peut-être la querelle des genres. La jeune philosophe féministe Manon Garcia, questionnant comment les femmes s’adaptent rationnellement à ce qu’une société patriarcale leur impose, affirme qu’«On ne nait pas soumise mais on le devient» et invite ses congénères à savoir débusquer ce qui les enserre avant de vouloir s’émanciper. Important de savoir de quoi on part. Ce qu’on a essayé de faire ici. Maintenant c’est par le reflet de ce qu’exprime le féminin que le regard patriarcal de domination s’estompera, entre les hommes et les femmes comme entre les humains et la nature. A chacun, homme ou femme, de l’entendre. Les mecs sont encore les plus nombreux à l’eau, mais la vague est un nom féminin… Ça peut se conjuguer.

Gibus de Soultrait

Paru dans Surfer’s Journal 132

(1) M. Shalins, Des îles dans l’histoire, Seuil 1989.

(2) J. Lemarié, Surf, chap.2, Arkhé, 2018.

 

 

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